Nora Loreto est une Torontoise, Québécoise d’adoption, journaliste, écrivaine, musicienne, féministe et militante qui est au cœur d’une polémique abominable depuis le 9 avril. Ce jour-là, prenant connaissance du montant des dons amassés pour les victimes de l’accident ayant coûté la vie à quinze joueurs de hockey de l’équipe des Broncos de Humboldt, en Saskatchewan, elle écrit les trois tweets suivants :

Depuis, elle est la cible d’une véritable tempête de critiques venant de tous côtés. Au cœur de la polémique, les trolls d’extrême droite, organisés sur 4chan et Reddit, l’accusent de « racisme anti-blanc » et appellent à lui faire perdre son emploi. Le chef du parti conservateur albertain, Jason Kenney s’est joint à eux, ainsi qu’Ezra Levant et de nombreux commentateurs de toutes obédiences, y compris à gauche, tel William Ray[1].

La polémique n’a pas cessé d’enfler, prenant des proportions que seuls les réseaux sociaux permettent, et Nora a trouvé très peu de soutien, alors qu’elle était la victime de propos extrêmement violents, dont elle a relayé quelques exemples sur ses comptes Twitter et Facebook  : vœux de mort, menaces de viol et toutes les horreurs qu’on peut imaginer, en très grand nombre.

Disons-le d’emblée : quoi qu’on pense de ces déclarations, rien ne justifie pareille violence, et Nora a besoin de notre soutien.

Ensuite, il nous semble nécessaire de décortiquer un peu ce qui est en jeu dans cette polémique, ce qu’elle dit de nous et de notre façon de réagir.

Déséquilibre des émotions

Si cette polémique a pris autant d’ampleur, c’est que Nora Loreto a mis le doigt au point de jonction des réseaux de trolls de l’extrême droite, qui ne ratent pas une occasion de s’en prendre aux féministes et aux antiracistes, et de l’émotion populaire face au drame de ces joueurs de hockey.

L’émotion des uns, les plus nombreux, a servi de caisse de résonance aux slogans de l’extrême droite. Ces derniers s’en sont pris à Nora au nom de son antiracisme, qu’ils ont renommé « racisme inversé », ils ont déformé ses propos, et ont réussi à utiliser l’émotion populaire pour faire circuler l’idée que l’antiracisme et le féminisme intersectionnel seraient la cause de propos anti-blancs, odieux, dénués de cœur ou d’empathie.

Il suffit pourtant de se reporter aux propos tenus véritablement par Nora pour constater que ceux-ci n’ont rien de scandaleux. Elle ne fait que pointer le déséquilibre entre l’émotion et la solidarité suscitée par ce drame, et celles suscitées par d’autres. C’est un fait indiscutable que les milliers de femmes autochtones disparues, ou les meurtres de Tina Fontaine et Colten Boushie, pour ne citer que ceux-là, n’ont pas soulevé le même élan d’émotion et de solidarité. Comme Nora Loreto, on peut regretter cet état de fait, ou bien s’en satisfaire, ou encore ne pas s’y intéresser, mais on ne peut pas le nier.

On a parfaitement le droit d’être en désaccord avec Nora Loreto sur ce point, et considérer que ce déséquilibre est justifié. Il nous semble par contre difficile dans ce cas de se dire de gauche, progressiste ou antiraciste.

Déséquilibre des attentes

D’autres lui ont reproché de n’avoir pas respecté un délai suffisant avant d’exprimer ces réflexions. On peut comprendre cette critique. Nous ne sommes pas certaines et certains de la partager, ni d’ailleurs d’être qualifiées pour l’évaluer. C’est un débat qui entremêle éthique journalistique, droit à l’information, liberté d’expression, et sans doute d’autres notions encore, et plusieurs arguments nous viennent assez rapidement, aussi bien d’un bord que de l’autre.

Mais quoi que l’on pense à ce sujet, on peut facilement constater que Nora a subi un traitement spécial. Que des intervenants commentent, à chaud et sans attendre, les drames qui se produisent malheureusement trop souvent, c’est monnaie courante.

Pourtant, quand par exemple Lise Ravary ou Mathieu Bock-Coté commentent, quelques jours seulement après l’attentat à la mosquée de Québec, pour repousser les accusations d’islamophobie, on ne leur a pas fait ce genre de reproches, ou si on l’a fait, ce n’était ni avec la même virulence ni avec la même unanimité.

De la part de la droite et de l’extrême droite, ces critiques ne nous étonnent pas. En pointant les effets du racisme et du sexisme systémique, Nora contrecarre leur agenda politique. Mais que penser des militants de gauche qui lui adressent les mêmes critiques ? Qui joignent leurs voix à celles des plus farouches opposants de nos revendications et de nos analyses, pour blâmer une femme qui les porte sur la place publique ?

Il y a là un mystère, en apparence. On peut se demander pourquoi une femme, féministe et antiraciste, s’attire des critiques de gauche quand elle s’interroge sur le traitement médiatique différencié des drames selon l’identité des victimes. Mais si l’on veut bien être un peu honnête, la réponse est dans la question. La gauche n’est pas exempte de racisme et de sexisme, et elle a bien du mal à supporter qu’on le lui fasse remarquer. Alors, on s’en prend au messager, quitte à associer sa voix à celles d’Ezra Levant, de Jason Kenney et des trolls de 4chan.

Prendre position

Il nous appartient de prendre position dans cette polémique. Que l’on juge prématurées ou pas les questions soulevées par Nora Loreto, il faut affirmer clairement que ses propos n’ont rien de scandaleux. Il est tout aussi urgent de dénoncer les attaques intolérables qu’elle subit, et de nous tenir à ses côtés pour la soutenir.

Au delà de nos divergences, nous croyons que toutes les gauches ont à cœur la dignité et l’intégrité de chacun·e. Nous ne savons que trop bien que ces intenses campagnes de dénigrement peuvent avoir des conséquences désastreuses sur la vie des gens: perte des revenus, du domicile, mise en danger, dommages à la santé mentale. Certaines personnes ont été ainsi poussées au suicide, agressées physiquement, voire tuées. Trop de cas sont documentés pour que nous puissions l’ignorer. Il n’y a pas d’autre choix moral pour la gauche que de protéger Nora Loreto.

Il nous faut interpeller nos camarades qui joignent leurs voix au chœur de la droite et de l’extrême droite, et les inciter à mesurer la portée de leurs actes. Leur rappeler qu’être de gauche, c’est être aux côtés des dominé·e·s et mesurer ses prises de positions à l’aune de leurs conséquences matérielles. Qu’appeler à faire licencier une militante féministe et antiraciste, parce qu’elle a souligné les rapports de domination, est intolérable. Il est grand temps de s’interroger sur le sexisme et le racisme qui persistent en nous, dans nos propres rangs.

Sans cette prise de position, sans cette réflexion sur les mécanismes de domination que nous reproduisons, nous sommes une gauche de pacotille.

Signataires

Xavier Camus, Pascale Cormier, Élisabeth Cyr (Lyza Ryck), André David, Sylvie Dupont, Lynda Forgues, Sarah Labarre, Marie Lafrance, Suzie Ouellet, Mathieu Rousseau, Denis Vallières

Note

[1] CUTV, 99media