Pier Paolo Pasolini[1]


Tout disparaît

Pour commencer, la singularité et son langage, toujours incomplet, toujours manquant, toujours à bout de souffle, prêt à disparaître. Les singularités, pour poursuivre, singularités qui sont niées, prises comme des béquilles d’un système défaillant, façonnées comme des outils esthétiques; singularités faussement prises au sérieux, faussement entendues, faussement vécues. On continue ainsi notre allée, pris dans cette incessante marche du temps, prisonnier d’une réalité commune qui ne s’arrête pas, qui n’arrête pas de courir, pour finalement se buter à la catastrophe – si ce n’est pas la disparition totale de nos existences. Diversité - Marie Lafrance Tout disparaît, ou plutôt tout disparaîtra. Car toute différence, toute diversité – vue ici comme étant ce qu’entreprend l’homme dans sa pauvreté, dans son malaise, dans son silence; ce qui suspend le mouvement, la pensée, à l’origine de son existence – tend à disparaître, naturellement ou pas.

Naturellement, parce qu’on est incapable, encore là, d’attraper la signature de chaque singularité – signature qui va se perdre dans quelque chose d’autre, dans le désert, peut-être, du monde, dans le dernier souffle de l’être. Cette singularité a longtemps été le lieu des penseurs, des artistes, des mystiques, et sa disparition marquait un moment où la vérité les transcendait.

Ou pas, parce qu’on ne veut pas accepter le passage du temps, accepter l’intolérable passé qui constitue nos modernités, accepter ses conditions futures. On veut faire disparaître la diversité pour courir sans obstacle vers la catastrophe, car c’est le seul objectif valable et digne pour nos sociétés. On contente la diversité d’illusions, de semblants, portés par des pouvoirs souriants, des pouvoirs gratifiants, solennels et tolérants. Sans se rendre compte, on reçoit la diversité comme on recevrait une obligation, résigné à en faire un membre de notre propre corps, sans le comprendre, sans vouloir en assumer le poids. Sans concession aucune, il est plus facile de faire disparaître quelque chose qui contribue à notre propre vide… C’est ainsi que cette tolérance peut facilement être révoquée par le même pouvoir qui l’incarnait. En contrôlant ces nouvelles tensions, le pouvoir peut continuer sa marche vers la catastrophe.

Ainsi, la disparition est profitable en un sens – avec toute la violence qu’un tel terme peut signifier – car elle contribue à l’expansion illimitée de l’unification des existences devant l’impératif de consommer, de produire et de se perdre dans cette économie et cette idéologie en roue libre.

Qu’est-ce qui arrêterait cette disparition artificielle des singularités? Comment les retrouverons-nous, perdues aux mains d’une fausse tolérance partagée par les pouvoirs? La disparition est inévitable. C’est la contradiction fondamentale que nous devons accepter; c’est notre vulnérabilité.

On pourrait la rejeter en faisant d’elle une négation de notre existence, une résilience morbide, figée dans la perception claire de la mort, au sens propre de son entreprise. Par conséquent, ce serait faire le jeu des pouvoirs que de se contenter de se taire, d’accepter cette position camouflée qui facilite l’entrée de la catastrophe.

Ce qui nous reste, c’est justement cette même vulnérabilité qui nous définit, cette fragilité qui nous fait chuter constamment, qui nous met en échec devant la disparition. L’idée est de s’approprier cette vulnérabilité pour en faire notre force. Pasolini (dont je cite la poésie en exergue de cet appel) assumait cette position pour empêcher toute reprise de ses idées, de son corps, par la fausse tolérance qui commençait déjà à l’époque à faire de l’Italie l’une de ses premières victimes. Aujourd’hui plus que jamais, cette position est nécessaire et elle s’incarne dans la poésie… La poésie comme témoignage des singularités, la poésie comme irrecevable, irrécupérable, la poésie comme marque de la disparition, contre la disparition, comme marque de la catastrophe, contre la catastrophe.

Cette position, qui est celle des hommes et des femmes qui se battent contre l’attente de la catastrophe, contre l’acceptation facile de la mort, cette position est la voie nécessaire et ardue que nous devons prendre pour soutenir nos paroles singulières, pour battre les injonctions absurdes de la transparence du vide, impitoyable, s’imposant à ceux et à celles qui tiennent à leurs opacités. L’ordre aliénant soumet les esprits à de nouvelles formes de langage formatées pour rendre toute forme de résistance absconse. Au final, on ne se reconnaît plus.

Ce que nous devons dresser devant la disparition programmée de nos singularités, c’est justement la parole de celles-ci, car elles sont indomptables lorsqu’elles s’adressent au désir de liberté. Et la poésie, aussi surprenant que cela puisse sembler, permet à ce désir d’être partagé dans l’expérience de la vulnérabilité inhérente à nos singularités, permet de questionner nos existences dans le cheminement risqué que nous entreprenons à chaque poing levé, à chaque corps lancé, à chaque cendre déchiffrée. Travaillons à ce que ces petits bouts de nous-mêmes ne disparaissent pas dans la folle course au sens, dans la folle envie de réduire tout au vide stérile du pouvoir. Essayons, tout au moins, de partager ces morceaux, de semer en l'autre ce qui pourrait être une simple image, un simple mot, un simple geste, de notre différence.


Tout disparaît, n’est-ce pas? Mais restera-t-il nos corps, nos bouches, nos cœurs et l’impérissable désir qui nous guette dans notre solitude, comme on guette les premières gouttes d’une nouvelle pluie?

Le monde est parti, il faut que je te porte[2]

Notes

[1] Pier Paolo Pasolini,Da Poesie Inedite, 1954 (trad. Laurent Chevalier)

[2] Paul Celan, Grande voûte incandescente, Atemwende, 1967 (trad. Jean-Pierre Lefebvre, Seuil).