Parlez blanc!
Il est si beau de vous entendre[1]
Parler de négritude
Ou de Stonewall ou de la théorie du genre
Ou de femmes voilées
Ou de la prostituée anonyme qui tremble au coin d’une rue

Nous sommes un peuple peu fréquentable
Mais nous ne sommes pas aveugles à votre beauté
Parlez avec l’autorité de ceux qui savent
Et qui utilisent les bons mots et qui sont de la bonne couleur et qui parlent la bonne langue
Parlez blanc!
Expliquez-nous pourquoi Nelligan était tellement triste
Pourquoi Huguette Gaulin s’est immolée sur la Place Jacques-Cartier
Et pourquoi Claude Gauvreau s’est défenestré
Nous comprenons si mal et vous parlez si bien

Parlez blanc!

Parlez de ce qui vous tracasse
Parlez-nous de la Liberté d’expression
Ou du monument à Martin Luther King
Du charme des téléromans d’une blancheur immaculée
De vos équipes sportives qui finiront bien par gagner
Nous ne comprenons pas toujours la règle du jeu
Mais nous savons apprécier vos réjouissances
Surtout quand elles nous donnent quelques heures de répit

Mais quand vous parlez vraiment mâle et blanc
Quand vous grab us by the pussy

Pour parler de vos hypothèques
Et parler de vos frustrations
Et de la méchanceté des femmes
Un peu plus fort alors parlez blanc
Sortez vos micros et vos caméras
Et vos écrans géants
Nous vous entendons mal
Nous vivons trop loin des tribunes d’où vous nous haranguez
Et nos cris de jouissance vous enterrent

Parlez blanc et mâle!
Faites-vous voir
De Gatineau à Anticosti
Oui quelle admirable province
Qui ne veut pas être un pays
Mais qui roule des mécaniques
Et qui rêve de murailles
Et de conquêtes
Et des batailles qu’elle n’a jamais menées

Parlez blanc!
Dites-nous que vos héros sont des saints
Et qu’il nous est interdit de les critiquer
Parlez blanc!
Parlez-nous résignation rationalité austérité
Parlez blanc!
Et redites-nous que nous sommes riches
Pendant que nous vous regardons manger
Tout manger
De l’autre bord de la vitrine

Ah! Parlez blanc!
Toujours plus blanc
Mais pour vous faire comprendre
L’interminable nuit
Pour vous dire
La peur qui nous oppresse
La honte qui nous étreint
Le chagrin qui nous plie de n’être pas comme vous
Pour vous raconter le mépris
Tous les crachats qui nous atteignent
Toutes les humiliations subies jour après jour
Rien ne peut remplacer nos cris
Nos accents bizarres nos parfums exotiques
Nos tenues excentriques
C’est tout ce que nous avons pour nous faire entendre


Parlez blanc!
Parlez sans crainte dans vos mégaphones
Nous sommes un peuple mal élevé
Mais ne risquons pas de vous interrompre
Nous n’avons pas la force de briser
Vos cordons policiers

Dans la langue de bois de Couillard
Avec l’accent de Duplessis
Parlez le langage du gros bon sens
Expliquez-nous pourquoi
Nous n’avons pas d’existence légitime
Pourquoi nous sommes de la racaille
Qu’il faudrait balayer au kärcher
Parlez-nous de notre infériorité par rapport à vous
Dites-nous les pires horreurs mais parlez-nous
Parlez blanc!
C’est la langue de ceux qui commandent
Ceux qui sont arrivés les premiers
Ceux qui ont toujours raison

Parlez blanc!
Dites-nous encore une fois qui nous sommes
Puisque vous le savez
Nous connaissons le prix d’exister
Chaque instant de nos vies nous rappelle que nous ne sommes pas vous
Et combien vous nous haïssez

Parlez blanc!
Comme aux bisexuel.le.s et aux transgenres
Comme aux Autochtones et aux Noir.e.s
Comme aux femmes et aux enfants que vous avez violé.e.s
Comme aux neuroatypiques et aux désespéré.e.s
Comme aux queers comme aux immigrant.e.s comme aux femmes voilées
Parlez blanc comme à des demeuré.e.s
Comme à des pauvres
Blanc comme à des fourmis qu’on écrase
Et redites-nous que nous n’avons pas la parole
Nous savons au moins qui nous sommes
Nous savons que votre maison s’écroule
Nous savons que nous sommes nombreux.ses
Et nous n’avons plus peur

Nous aussi
Nous sommes l’humanité.

Note

[1] d’après Speak White de Michèle Lalonde, 1968