Il est cependant essentiel, dans une lutte antifasciste et antiraciste de ne pas laisser de côté la lutte contre le capitalisme. Plusieurs auteurs (Umberto Eco ou Gilles Deleuze pour ne citer qu’eux, mais aussi Manuella Cadelli, présidente de l’Association syndicale des magistrats en Belgique) ont en effet rapproché le fascisme du néolibéralisme, en affirmant même que le néolibéralisme, de par sa structure hégémonique, syncrétique, totale, a toute les caractéristiques du fascisme.

Comme l’écrivait Bertold Brecht, le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie mais son évolution par temps de crise.

En effet, le fascisme naît dans une période économique trouble, dans laquelle la bourgeoisie et l’aristocratie voient le système capitaliste, dont elles sont les bénéficiaires et les maîtres d’œuvres, traverser sa première grande crise, tandis que les populations s’organisent autour d’idées socialistes et communistes. La peur de la guillotine est encore là. Le fascisme arrive à point pour régler tout cela avec ses leaders charismatiques et son fantasme de la grandeur du passé.

Le fascisme revient dans notre période trouble, tandis que les crises économiques succèdent aux mouvements sociaux. Quoi de mieux que des leaders charismatiques, jeunes ou vieux, pour remettre de l’ordre dans un système vacillant?

Le fascisme et le capitalisme sont donc intimement liés, un peu comme le nationalisme et le libéralisme que le politologue Jean-Francois Bayard refuse de séparer, en inventant le néologisme national-libéralisme. De même que la société de consommation, comme l’avait fait remarquer Pier-Paolo Pasolini, en la décrivant, lui aussi, comme un néo-fascisme.

Société de consommation, société de la surveillance totale, à la Foucault. Néo-fascisme, mais aussi post-fascisme, comme l’inventa Enzo Traverso, pour décrire ces nouvelles identités qu’empruntent les partis d’extrême-droite, alliant un libéralisme débridé à l'identité nationale. Les nôtres avant les autres disent-ils maintenant pour justifier leur rejet des travailleurs étrangers, en restant supposément solidaires des pauvres de nos pays. Pauvres qu’ils viennent de découvrir, dans un élan de solidarité factice.

Le fascisme semble notre destinée commune, en tant que société capitaliste, pour permettre aux classes dominantes de le rester, mais le racisme comme système peut-il être lui aussi relié à une société capitaliste? Les deux sont-ils indissociables?

Je soutiens que oui, le capitalisme et le racisme sont aussi intimement liés l’un à l’autre. Le racisme étant un phénomène structurel et systémique, il fait partie intégrante de la société hégémonique capitaliste.

Le capitalisme naît en même temps que le racisme moderne, celui qui ne provient pas de la peur de l’autre, mais de son mépris et de son rabaissement à une sous-humanité et qui utilise ce rabaissement pour mettre l’autre en esclavage. Le libéralisme économique des États-Unis n’aurait jamais été possible sans l’esclavage systématique des populations noires. L’impérialisme européen, sur lequel s’est construit le capitalisme industriel, nécessite la déshumanisation orientaliste de populations entières, creusant les mines, suant sur la terre, pour construire les routes ou remplir les usines. Le capitalisme anglais, qui imposa au reste de la planète son mode de production et l'exploitation des classes populaires, s’est ainsi développé sur la base du racisme qui permit la mise en esclavage industriel de différentes populations, que ce soit les irlandais, tel que Karl Marx l’avait écrit, les jamaïcains ou bien encore les Indiens.

Sans racisme systémique, pas de capitalisme, pas de force de travail exploitée honteusement, pas d’armée de réserve du capital, pas de richesses volées à des peuples inférieurs, pas de mode de vie occidental. Pas de liberté pour les hommes blancs. Pas de concentration de richesse dans les mains de quelques uns.

À ce racisme biologique, aujourd'hui moins visible, se substitue désormais un racisme culturel, permettant non plus l'exploitation impérialiste brute, mais une supériorité morale, une altérité culturelle irréductible, donnant le droit d’apporter la démocratie à des pays barbares qui en manqueraient cruellement. Et de leur voler leur pétrole par la même occasion.

Ce nouveau racisme justifie la mise en place de lois visant spécifiquement les populations racisées, ghettoïsées depuis plusieurs générations et repliées sur elles-mêmes sous le poids des inégalités sociales et des discriminations de toutes sortes. Bien plus, le modèle économique capitaliste et son masque néolibéral, par ses politiques d’austérité et par ses détournements des richesses dans les paradis fiscaux, crée les conditions socio-économiques idéales pour permettre le développement des groupes et des idéologies d’extrême droite.

En effet, les disparités économiques créent des ghettos de pauvreté, dans lesquelles des idéologies nauséabondes peuvent facilement s’implanter pour redonner du sens à une vie qui n’en a plus. Ainsi certains membres des classes populaires peuvent être attirés par les sirènes protectionnistes des partis et groupes néo-fascistes, cachant leur racisme sous un discours patriotique, voire social.

Cependant, les classes les plus touchées par les campagnes d’austérité sont les classes moyennes. Et on peut constater, en Europe comme aux États-Unis, en lisant les études sur la répartition des votes, que les idéologies d’extrême-droite ont su s’implanter, non pas essentiellement dans les milieux ouvriers, comme le voudrait la croyance populaire alimentée par l’extrême droite elle-même —qui voudrait se faire passer pour le parti du peuple—, mais plutôt dans la classe moyenne. La classe moyenne sent le déclassement qui la guette. Elle est née dans une période récente de boum économique, qui a permis aux classes économiques inférieures d’accéder à un certaine qualité de vie, qui est justement en train de disparaître.

Certains membres de la classe moyenne vont alors développer un sentiment de privation relative et de frustration vis à vis d’un système auquel ils croyaient pouvoir appartenir. Prise entre la haine des pauvres, par peur d’y retourner, et des riches, dont elle copie souvent les goûts en enviant leur vie, comme Bourdieu a pu le montrer[1], cette partie de la classe moyenne va voter pour l’extrême-droite, qui joue sur un populisme anti-élitiste et le sentiment nationaliste. Ces maudites élites qui leur volent tout et qui font venir des étrangers dans le seul but voler leur travail. Ces étrangers qui, eux aussi, peuvent accéder à la classe moyenne, où les places deviennent très chères.

La hiérarchisation des humains en différentes classes sociales et ethniques nourrit les disparités économiques. Les inégalités réelles ainsi que les rivalités factices, alimentées par des journaux complaisants, permettent à ce système de perdurer. La peur du déclassement, cette déstabilisation des cadres[2], les rivalités scolaires toujours plus fortes entre leurs enfants, ont amené une partie des classes moyennes à développer une haine de l’assistanat et la stigmatisation de groupes sociaux précarisés, dans lesquels les personnes racisées sont surreprésentées. Une haine à la fois des élites et des pauvres qui fait le jeu de l’extrême-droite.

Au Québec aussi, on peut observer que ce sont bien plus des membres de la classe moyenne qui vont faire le jeu de l’extrême droite, en se rangeant derrière une lutte à la fois anti-élite et anti-immigration, par peur du grand remplacement.

En miroir du néolibéralisme fascisant, des idéologies islamistes ont aussi récupéré des paumés, des jeunes s’étant construits dans la criminalité pour donner du sens à leur existence. Le capitalisme est responsable des politiques d’austérité et de coupures dans les services publics qui laissent à l’abandon les milieux populaires où les personnes racisées sont surreprésentées. Une partie d'entre eux trouvent un lien social ailleurs, quelquefois dans les milieux criminels, dans les bandes organisées où se développe une morale commune.

Cette double tension entre classe moyenne et prolétaires, qui nourrit la montée d’extrémismes dangereux, est en lien direct avec la structure même du capitalisme, la rivalité et la hiérarchie.

C’est pourquoi les luttes antiracistes ne peuvent être efficaces hors de luttes anticapitalistes. Le racisme systémique doit être combattu comme un système implanté dans un système plus vaste de hiérarchisation des humains et de rivalité, deux principes que l’on retrouve à la fois dans le racisme et dans le capitalisme.

Nous ne pouvons faire l’économie de luttes anticapitalistes à l’intérieur de nos luttes antiracistes. Parce que nous ne pouvons pas laisser la critique des élites, des marchés, des groupes financiers, des conglomérats financiers, des industries pharmaceutiques, des compagnies pétrolières, bref de tous ceux qui bénéficient du capitalisme et en contrôlent les leviers, aux groupes d'extrême-droite, sous peine de voir émerger de véritables contre-pouvoirs qui, comme le veut l’expression consacrée, nous ramèneront aux heures les plus sombres de notre histoire.

La lutte contre le racisme et le fascisme doit intégrer tous les racismes et les fascismes.

Notes

[1] La distinction, Critique sociale du jugement

[2] Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Fayard, Paris, 1995