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Les récentes interdictions du port du voile intégral, communément appelées les «lois sur la burqa», adoptées en Autriche et au Québec s’apparentent à des manifestations juridiques troublantes de la montée de l’islamophobie en Europe et en Amérique du Nord. La couverture médiatique de ces interdictions a coïncidé pour moi avec une montée d’angoisse après la publication récente d’un article dans lequel j’examine des réserves à la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) fondées sur la charia. J’ai écrit cet article il y a des années, alors que je travaillais dans le domaine des droits des femmes en tant que non-musulmane en Égypte et que je me débattais avec les problèmes posés par l’intersection du droit international et de la religion. Parce que je souhaite étayer les hypothèses au fondement de mon approche et mieux articuler le cadre politique de ma position, je me suis engagée dans la présente réflexion.

Mon approche féministe poursuit le projet perpétuellement élusif de la solidarité entre femmes, au‑delà des frontières et des situations sociales et économiques très différentes qui sont les leurs. Il s’agit là d’une approche utopiste, à la jonction de l’islam et des droits des femmes, qui exige de soutenir les femmes musulmanes qui veulent pratiquer leur religion d’une manière qui soit significative pour elles-mêmes, tout en étant solidaire des femmes des pays ou communautés à majorité musulmane qui veulent vivre dans un cadre laïque ou de façon moins restrictive sur le plan religieux. Éviter les solutions faciles, c’est habiter un petit espace de résistance dans lequel la peur d’être islamophobe ne peut servir à justifier l’oppression des femmes, alors que la quête d’autonomisation des femmes ne peut pas être utilisée pour excuser l’islamophobie ou les tactiques coloniales habituelles qui peuvent aggraver les conditions de vie réelles de certaines femmes.

Je propose ici une discussion en sept points, non seulement sous l’angle de l’interdiction du voile intégral, mais aussi sous l’angle plus large des droits des femmes à l’échelle internationale. Cette approche critique est théoriquement éclectique et délibérément réflexive. Bien que ces points ne soient pas nécessairement originaux, ils peuvent néanmoins être utiles pour tenter de résoudre les problèmes complexes qui surgissent à l’intersection du droit international, des droits des femmes et de la religion.

1.

Nous devons veiller à ne pas interpréter erronément l’oppression des femmes comme un phénomène lié à une culture particulière. Le patriarcat reste une force monumentale dans le monde entier. Malgré leurs formes différentes, les divers contextes sociaux dans lesquels elles prennent place ou leurs manifestations religieuses variées, l’exploitation et l’oppression des femmes persistent. Nous devons nous méfier de tout programme politique et de tout mouvement d’affirmation des droits des femmes qui met en exergue des formes islamiques de l’oppression, tout en négligeant les autres pratiques religieuses comme étant des actes privés et qui relèvent d’un «choix personnel». Quand des femmes sont obligées de porter le voile intégral, cela détruit l’apparence d’autonomie par la réification des femmes. Cependant, est-ce la même chose quand les femmes choisissent de porter le niqab? Les femmes des communautés chrétiennes ou juives fermées qui observent l’obligation de se vêtir de façon modeste ou «féminine» sont-elles traitées autrement que les femmes musulmanes? Les questions de choix et de religion sont socialement et politiquement chargées dans un cadre juridique féministe mondial, en partie parce qu’il est difficile de tenir compte du contexte tout en utilisant des règles générales d’application universelle. Si nous sommes troublés par la chosification des femmes plutôt que par leur choix d’être ou de ne pas être chosifiées, nous devons alors évaluer les pratiques qui nous sont plus familières avec le même regard critique que les formes «exotiques». L’autonomie est importante, mais si nous ne défendons que la dimension du choix, nous risquons de légitimer des coutumes patriarcales et oppressives. Nous avons besoin d’une perspective féministe éclectique qui nous permet d’examiner à la fois le choix et la réification des femmes, de concevoir la fluidité comme la structure.

2.

Nous devons reconnaître la complexité qui sous-tend l’agentivité et le choix selon les catégories sociodémographiques et les pays. Dans l’état actuel des choses, les femmes blanches du Nord global sont souvent perçues comme faisant des choix, alors que les femmes religieuses et racisées font l’objet de mesures et de contrôle. Nous devons tenir compte de la contrainte et de l’idéologie dans la façon dont les décisions des femmes sont prises, même lorsqu’elles sont économiquement privilégiées, blanches ou du Nord global, et reconnaître l’autonomie des femmes dans des positions vulnérables, des femmes religieuses, des femmes racisées et des femmes originaires de l’hémisphère Sud. Récupérer certains éclairages et un certain langage des féministes radicales nous permet de problématiser les conceptions dominantes du choix. Être radicale, avec une approche postcoloniale informée par les théories critiques de la race (critical race theory), signifie que nous devons examiner de près comment on tend à schématiser la situation des personnes dont l’autonomie est importante, cela en vue de diminuer les torts envers les populations historiquement marginalisées, sans ignorer l’oppression de nature plus structurelle.

3.

Nous devons tenir compte des volontés divergentes des femmes, tout en reconnaissant que ces désirs sont en partie constitués par des forces sociales, économiques et religieuses. Les interdictions du voile intégral sont souvent suspectes parce qu’elles apparaissent sous l’égide des idéologies d’extrême-droite et qu’elles s’alignent sur elles. Cependant, verrions-nous les choses autrement si ce n’était pas une poignée de femmes, mais une grande proportion d’entre elles qui portait le niqab ou la burqa, ou si d’autres femmes de la même communauté affirmant que des pressions sociales les intiment de le porter se rangeaient du côté de ce genre de projet de loi? Établir des structures juridiques qui appuient la notion de choix, tout en repoussant en même temps les idéologies patriarcales, exige un programme féministe qui ne soit pas intimidé par les idées radicales concernant l’idéologie, mais qui demeure ancré dans une approche arrimée aux droits des femmes. Nous ne pouvons pas envisager les phénomènes sociaux de façon superficielle; nous devons aborder ces questions dans un contexte qui donne toute la place aux voix et aux arguments des femmes les plus touchées. Nous devons de plus être prêtes et prêts à remettre en question le patriarcat au sein des structures religieuses, qu’elles soient étatiques ou «privées». Cela exige un dialogue au sein des collectivités, parce que le mode de contestation du patriarcat importe.

4.

On ne devrait pas accorder une importance démesurée au niqab ou au voile. C’est une chose que l’on entend souvent, mais cela vaut d’être répété. Je veux dire par cela qu’être ou ne pas être voilée est une question parmi bien d’autres avec lesquelles doivent composer les femmes des communautés musulmanes. Mais cette question éclipse pourtant d’autres aspects de la libération des femmes, simplement en raison de sa visibilité. Ces lois marginalisent les questions plus difficiles concernant le pouvoir des femmes dans la vie et les activités publiques. Nous devons nous soucier des conditions de vie des femmes plutôt que de nous concentrer sur les signes les plus visibles de la différence islamique. Il y a de bonnes raisons de croire que le fait de refuser des services aux femmes portant le niqab ou la burqa au Québec ou le fait d’imposer des amendes aux femmes qui revêtent le voile intégral en Autriche prennent pour cible et isoleront ces femmes. Cependant, nous devons bien entendu continuer de nous préoccuper des idéologies qui mettent de l’avant des idées et des pratiques qui limitent le rôle des femmes dans la vie publique ou leur imposent une exigence de modestie exclusivement féminine. Les idéologies ne peuvent pas rester incontestées, mais la question reste de savoir si elles doivent être criminalisées ou non. Tout ce qui limite les activités dans lesquelles les femmes peuvent s’engager devrait faire l’objet d’un examen minutieux et ne devrait pas être protégé par les intérêts de l’État, ni par la notion d’un «choix» personnel. Un État qui privilégie la force brutale d’une interdiction ou d’une amende contre des femmes recourt à un moyen particulièrement coercitif d’assurer l’égalité. Il existe des moyens plus efficaces, qui ne ciblent pas les femmes, de combattre l’idéologie patriarcale.

5.

Nous devons radicaliser les droits des femmes en en faisant un enjeu économique. Le monde s’éloigne des conditions qui favorisent l’autonomisation des femmes dans tous les domaines. Bien que l’oppression des femmes ne puisse pas et ne doive pas se réduire entièrement à l’économie, il n’en reste pas moins que les théories féministes matérialistes ont été marginalisées. Pendant ce temps, les programmes de sécurité nationale s’orientent vers l’adoption de stratégies axées sur les femmes et le développement économique, comme instruments de lutte contre l’extrémisme religieux. La mise à l’écart d’une théorie féministe de gauche affirmée a créé un vide occupé par un programme féministe qui promeut l’autonomisation des femmes, en particulier dans les pays du Sud, en termes d’expansion du marché. La position selon laquelle les intérêts des femmes et les intérêts du marché sont nécessairement en symbiose instrumentalise les femmes pour répondre aux besoins du marché. L’effritement de l’État-providence dans le Nord global et les pressions exercées pour libéraliser les économies du Sud global font que les conditions de base pour l’autonomisation des femmes sont largement remises en question. Le féminisme doit se débattre avec les conditions de travail dans le capitalisme avancé et les impacts réels qui en découlent sur les femmes. La notion selon laquelle l’accès au marché formel permettra aux femmes d’avoir des choix nous empêche de voir comment le marché limite également la notion de choix. Alors que les féministes se sont battues pour intégrer le marché du travail, une nouvelle génération se demande si le féminisme n’a fait qu’ouvrir des portes aux femmes pour atteindre l’égalité dans l’oppression avec les hommes.

6.

Les systèmes économiques ne sont pas neutres en termes de genre. Des femmes différentes doivent relever des défis différents, à la lumière de l’intersection de leur sexe avec leur race, leur situation de handicap, leur classe sociale, et le fait d’avoir ou non des enfants. Toutes les femmes ne sont pas des mères, et elles n’ont pas à l’être non plus. Il n’en demeure pas moins que la maternité est un obstacle inavoué à l’égalité et à l’autonomisation pour les femmes, en particulier à l’intersection avec l’appartenance à une classe sociale. Quand les femmes renoncent à la maternité ou à une place oppressante dans le marché du travail en raison de l’impossibilité de concilier vie professionnelle et vie privée, il est difficile de dire qu’elles le font uniquement par «choix». La parentalité n’est pas une situation pour laquelle des «mesures temporaires spéciales» sont nécessairement la meilleure solution. Nous rendons un bien mauvais service aux femmes quand nous leur disons «en avant toutes» [traduction de Lean in de Sheryl Sandberg] ou que d’être des «femmes qui travaillent» est une option pour les femmes qui ne font pas partie de la classe privilégiée. La réalité pour la plupart des femmes, c’est que si elles ne sont pas fortunées, ou si un membre de leur famille ou un partenaire ne peut s’occuper des enfants, ou si elles n’ont pas accès à des services de garde subventionnés par l’État qui couvrent leurs heures de travail, elles n’ont de fait guère de «choix». Après avoir accouché, et si de plus elles allaitent, elles sont liées à un autre être humain d’une manière qui est tout simplement différente de la façon dont la plupart des hommes vivent la parentalité. C’est pourquoi les femmes doivent avoir le contrôle de leur vie reproductive. La différence physique ne peut pas servir d’argument pour limiter les choix des femmes, mais faire abstraction de l’expérience phénoménologique de nombreuses mères a des coûts évidents. Il y a trop de ces «choix» que font les femmes dans les sociétés dites égalitaires qui ne sont jamais étudiés. La structure juridique d’un État-providence robuste qui appuie les femmes est perçue comme un «choix» politique plutôt que comme une condition nécessaire à l’égalité des femmes. Nous avons besoin d’un programme féministe qui examine comment le choix se construit sur le plan structurel et économique.

7.

Nous devons reconnaître comment le droit peut être utilisé de manière coercitive contre des groupes marginalisés, assimiler les limites du droit pour un changement social radical et tenir compte des coûts qu’il y a à s’éloigner du droit. Dès que les droits de la personne sont devenus un système de droit, ils sont devenus, entre autres choses, une force coercitive de l’État. Les traités relatifs aux droits de la personne sont des traités entre États et, du moins selon la Commission du droit international des Nations Unies, ils ne constituent pas un domaine spécial du droit. Il y a des limites à la structure du droit international et, par conséquent, aux droits de la personne. Devrions-nous renoncer pour autant aux droits de la personne? Pouvons-nous nous le permettre? Nous proposons des solutions différentes à ce problème selon les époques et les situations, mais une chose est claire: les réactionnaires et les forces de l’extrême-droite ne quittent pas les arcanes du pouvoir étatique et s’affairent à sa transformation juridique. Si nous nous engageons dans une perspective de réforme juridique, nous ne devrions pas négliger les structures du droit international dans nos stratégies de défense des droits ou pour appuyer des groupes de femmes à travers le monde. Nous vivons toujours dans le système politique et économique qui est le nôtre, mais cela ne veut pas dire que nous devrions renoncer à nos ambitions. Nous devrions pousser le système jusqu’à ses ultimes limites et défricher de nouvelles avenues, mais en tenant toujours compte des défis auxquels font face les femmes au moment présent.

 

NB: Ce texte a d’abord été publié en anglais dans Critical Legal Thinking et a été traduit par Johanne Heppell (Touche Traduction), révisé par l’auteure.

 

Sur l’interdiction de la burqa: http://www.aljazeera.com/news/2017/10/austria-face-veil-ban-criminalises-muslim-women-171001104455120.html

Justice de genre en Europe: http://ec.europa.eu/justice/gender-equality/files/documents/strategy_equality_women_men_en.pdf

Application pour documenter l’islamophobie sur les campus: https://www.thenation.com/article/these-muslim-students-built-an-app-to-document-islamaphobia-on-campus/

Lois anti-charia aux États-Unis: http://www.aljazeera.com/news/2017/09/anti-sharia-bills-legalising-islamophobia-170928150835240.html

Les femmes entrepreneures contribuent à la lutte à l’extrémisme: https://www.fairobserver.com/region/middle_east_north_africa/engaging-women-combat-extremism-01991/

L’érosion de l’État social (ex. de la Finlande): https://www.jacobinmag.com/2017/08/finland-welfare-state-true-finns-centennial

Les entrepreneures, la croissance économique et les femmes: https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-04-26/ivanka-trump-said-to-discuss-fund-for-women-with-world-bank

Mon article: https://cjgl.cdrs.columbia.edu